Une rotation à base d'engrais verts

la base de l’agriculture biologique, la pratique des engrais verts consiste à introduire, dans la succession des cultures valorisées par la vente, des cultures végétales valorisées par le sol lui-même : elles sont broyées sur place et digérées par le sol. On peut voir les engrais verts comme l’amélioration, la modernisation et la systématisation de la fameuse » rotation triennale » qui a permis aux paysans des siècles derniers de nous transmettre des terres encore fertiles après s’en être nourris. 

Différentes familles de végétaux sont utilisées comme engrais vert, chacune avec ses avantages (et ses inconvénients !).

Tous les engrais verts ont l’avantage d’augmenter l’autonomie de la ferme qui cultive ainsi une partie des engrais dont elle a besoin au lieu d’y importer des intrants achetés. Semer des engrais verts annuels ou pluri-annuels (et non en dérobé) permet d’allonger le temps de retour d’un même légume à une même place, ce qui est déterminant dans la prévention des maladies et ravageurs. Tous les engrais verts «prennent de la place» ce qui implique de s’organiser pour en avoir de disponible au jardin. Tous les engrais verts demandent du travail : c’est une culture à part entière. Il faut préparer correctement le semis et entretenir la culture pour qu’elle apporte un beau résultat.

Les légumineuses (fabacées) 

fixent l’azote atmosphérique dans les nodosités de leurs racines, leur culture est donc un apport d’engrais «gratuit» pour la culture suivante. Mais la plupart ont tendance à se coucher et donc mal se développer : elles auraient besoin d’un tuteur !

beaucoup de vesce mélangée à peu de seigle

Les graminées (poacées) 

produisent beaucoup de racines, leur culture est donc un travail d’ameublissement du sol gratuit pour la culture suivante : elles «montent au soleil» et sont donc un bon tuteur. Mais leur destruction mécanique et surtout leur incorporation peutr s’avérer délicate.

  beaucoup de seigle mélangé à peu de vesce

Moha et sorgho, graminées exotiques (donc résistant bien à la chaleur et à la sécheresse) peuvent être utilisées quand on cherche une production rapide d’une grande masse végétale : sous tunnel ou en plein champ l’été. Selon le but recherché, on peut la broyer jeune

ou déja un peu lignifiée.

Fabacées et poacées sont annuelles ou pluriannuelles selon les espèces.

Au Biau Jardin de Grannod, la moitié des planches permanentes du jardin est couverte par un mélange de type prairie temporaire à flore variée en place pour en moyenne 3 années successives :

Les crucifères (brassicacées) 

poussent très vite et «remontent» du soufre. Mais elles sont de la même famille que les divers choux, les navets, les radis qui occupent déja beaucoup de place dans la rotation : nous ne les utilisons donc pas en engrais vert pour éviter les risques sanitaires.

Par contre, nous utilisons fréquemment deux engrais verts à pousse rapide qui ont l’avantage de ne compter aucun légume dans leur famille :

les «isolés»

la phacélie 

(de la famille des hydrophyllacées) dont les belles fleurs mauves attirent bien les insectes butineurs. Mais sa graine est petite et délicate à semer à faible densité; elle peut geler selon son stade de développement.

le sarrasin 

ou blé noir (de la famille de polygonacées) a un effet désherbant. Mais comme sa maturation est échelonnée, il peut facilement se ressemer et ainsi se révéler salissant. Le sarrasin est très gélif, ce qui est un avantage si on cherche à couvrir le sol en automne avant une culture précoce de printemps.

Les mélanges

Bien évidemment, le paysan gagne le plus souvent à mélanger différentes espèces d’engrais vert, pour cumuler les avantages, augmenter la durée d’action de l’engrais vert, et aussi répartir les risques éventuels. Quelques cas au Biau Jardin de Grannod :

Mélange poacées fabacées (ici seigle multicaule et trèfle incarnat) : il concilie fissuration/ameublissement profonds pendant l’hiver et fixation gratuite d’azote atmosphérique au printemps :

Le trèfle incarnat est une culture traditionnelle de la Bresse; il fournissait au bêtes le premier fourrage riche du printemps. C’est un plaisir de le voir fleurir au jardin :

Le mélange phacélie avoine seigle combine nourriture des polinisateurs en été automne avec résistance au gel et fissuration racinaire en hiver printemps :

Le mélange sarrasin trèfle d’Alexandrie augmente et complète la durée d’action de l’engrais vert : le sarrasin couvre vite le sol à l’automne (il «désherbe» bien la parcelle) et sert d’abri humide au développement du trèfle qui se développe en hiver et printemps quand le sarrasin, détruit par le moindre gel, ne laisse que ses tiges beiges et mortes sur le sol. En cas d’hiver rigoureux, tout est détruit et les planches peuvent être travaillées dès la sortie de l’hiver.

La biodiversification

Sont aussi disponibles de très nombreuses plantes qui par leur odeur, leur fleur, leur pollen, leur forme, leur mode de végétation etc.. se distinguent des engrais verts » classiques» et donc peuvent héberger des insectes qui ne seraient pas attirés autrement.

Bien que tous les engrais verts aident à la multiplication des insectes auxiliaires,

coccinelle dans un mélange vesce d’hiver / seigle multicaule

nous utilisons aussi ces mélanges de très nombreuses espèces dans le but de diversifier la faune auxiliaire en diversifiant la flore. 

Ces plantes mélangées sont semées :

- soit le mélange «seul» plutôt pour l’été, avec un but prioritaire de diversification de l’entomofaune

- soit comme «condiment» ou «épice» d’un mélange plus classique, y compris pluri-annuel

- évidemment rien n’empêche aussi d’ajouter à un mélange diversifié une petite proportion d’une céréale (résistante au gel) de façon à ne pas laisser nue en hiver une parcelle qui a bénéficié pendant l’été d’un mélange de diversification gélif, comme sur la photo ci dessous. En mars, après l’hiver qui a détruit le mélange floral dont ne restent que les tiges gelées, les céréales «démarrent» après avoir protégé le sol tout l’hiver contre les lessivages et l’érosion :

Les seules limites sont l’imagination du biau jardinier et ses compétences (notamment la connaissance plus précise de : quel est le ravageur -  inféodé à quelle plante - qui attirera donc son prédateur au jardin - ?),

Essai d'un mélange multi-espèces pluriannuel fabrication maison.

la disponibilité de la graine… et la qualité du semoir… ! qui impose lui ausi ses limites en terme de diversité de calibre de graines.

Reste ensuite à mettre en oeuvre…ce qui n’est pas toujours le plus facile, et le résultat n’est pas garanti ! Après avoir semé du coquelicot dans des bandes fleuries, le biau jardinier a pu en récolter la graine (minusucule : 6 000 graines au gramme) la nettoyer (sommairement) et la semer en mélange avec un engrais vert. Les résultats ont été «encourageants» dit l’optimiste, mais loin d’être au top, dit le pessimiste… car la régularité n’est pas toujours au rendez vous !

Nos premiers essais d’engrais vert multi espèces datent du changement de millénaire : nous avions essayé sous l’amicale pression «militante» de Roger, notre technicien maraîchage, qui tentait de mettre en place leur diffusion en France. Cela concernait à l’époque 2 mélanges (de respectivement une trentaine et une cinquantaine de plantes différentes) mis au point en Italie sur une très grosse ferme légumière biologique dont il avait organisé la visite.  Le distributeur français avait peu d’années après abandonné ce créneau commercial parce que non rémunérateur. Comme quoi, c’est grand tort d’avoir raison en avance.