Rotation à base d'engrais verts

Intérêts des engrais verts

Base agronomique

À la base de l’agriculture biologique, la pratique des engrais verts consiste à introduire, dans la succession des cultures valorisées par la vente, des cultures valorisées par le sol lui-même : elles sont broyées sur place et digérées par le sol.

En permanence autant de planches valorisées en engrais vert que de planches valorisées en légume.

On peut voir les engrais verts comme l’amélioration, la modernisation et la systématisation de la fameuse «rotation triennale» qui a permis aux paysans des siècles derniers de nous transmettre des terres encore fertiles après s’en être nourris pendant de nombreuses générations. Sagesse agronomique ignorée par les maraîchers péri-urbain du siècle dernier qui, avec leurs successions hyper-intensives et exclusivement en légume ont laissé des sols épuisés, bourrés de nématodes, inaptes à toute culture, autre que celle du béton et de quelques «espaces verts».

Prévention

Semer des engrais verts annuels et surtout des engrais verts pluri-annuels (et non uniquement en dérobé) permet d’allonger le temps de retour d’une même famille de légume à une même place, ce qui est déterminant dans la prévention des maladies et ravageurs.

Place dans la rotation

Tous les engrais verts «prennent de la place»… dirait Monsieur de La Palice, puisque effectivement, tout carré en engrais vert ne produira pas de légume au même moment. Mais il est bien facile de les inclure dans la rotation légumière : cela implique simplement de s’organiser rigoureusement pour avoir de la place disponible pour eux au jardin.

Rotation à base d'engrais vert pluri-annuels = fertilité durable auto-produite

Autonomie paysanne

Tous les engrais verts ont l’avantage d’augmenter l’autonomie de la ferme qui cultive ainsi une partie de  la fertilisation - notamment azotée, mais pas que - dont elle a besoin au lieu d’y importer des intrants achetés, souvent d’ailleurs à l’industrie. Les engrais verts favorisent l’activité microbienne et toute la vie du sol. Les culiver évite d’être tenté d’acheter les produits miraculeux qui font la fortune de leur fabricant. L’engrais vert est une technique simple, économique, maitrisable par le paysan. Son développement apporte de nombraux bienfaits au sol sans autre travail du paysan que leur implantation : l’engrais vert pousse même quand le paysan fait la sieste !

Une «vraie» culture

L’engrais vert est une culture à part entière : tous les engrais verts demandent de la semence (qu’il faut acheter ou produire), du matériel pour le cultiver (qu’il faut financer et entretenir), du temps de travail (qu’il faut fournir), pour espérer obtenir une belle «récolte», qui apportera un beau réultat.

Et une fois en place et correctement entretenu, l’engrais vert fertilise et ameublit le sol, étouffe les plantes adventices parasites des légumes,   favorise et biodiversifie la faune, etc… gracieusement et sans relaĉhe, jour et nuit !

Différentes familles de végétaux sont utilisées comme engrais vert, chacune avec ses avantages (et ses inconvénients !).

Les légumineuses (fabacées) 

fixent l’azote atmosphérique dans les nodosités de leurs racines. Leur culture est donc un apport d’engrais «gratuit» pour la culture suivante. Mais la plupart ont tendance à se coucher et donc mal se développer : elles auraient besoin d’un tuteur ! que la graminée peut fournir…

(beaucoup de vesce mélangée à peu de seigle)

Les graminées (poacées) 

produisent beaucoup de racines, leur culture est donc un travail d’ameublissement du sol gratuit pour la culture suivante : elles «montent au soleil» et sont donc un bon tuteur. Mais leur destruction mécanique et surtout leur incorporation peut s’avérer délicate.

  (beaucoup de seigle mélangé à peu de vesce)

Les graminées exotiques (donc résistant bien à la chaleur et à la sécheresse, principalement moha et sorgho) peuvent être utilisées quand on cherche une production rapide d’une grande masse végétale : sous tunnel ou en plein champ en plein été. Selon le but recherché, on peut broyer la culture jeune

ou déja un peu lignifiée.

Fabacées et poacées sont annuelles ou pluriannuelles selon les espèces.

En place pour 3 ans, la luzerne désherbe, ameublit, fertilise.

Les crucifères (brassicacées) 

poussent très vite, «remontent» du soufre, ont une racine pivotante capable de passer certaines «semelles de travail» provoquées par l’usage systématique des outils rotatifs. Raisons pourquoi elles sont souvent cultivées chez les maraîcher ayant choisi de pratiquer une rotation intensive sur petite surface. Mais elles sont de la même famille que les divers choux, les navets, les radis qui occupent déja beaucoup beaucoup de place dans la rotation. Nnou ne les utilisons donc pas en engrais vert pour éviter les risques sanitaires (hernie, entretien des populations d’altise, etc…).

Par contre, nous utilisons fréquemment deux engrais verts à pousse rapide qui ont l’avantage de ne compter aucun légume dans leur famille :

les «isolés»

la phacélie 

(de la famille des hydrophyllacées) dont les belles fleurs mauves attirent bien les insectes butineurs. Mais sa graine est petite et délicate à semer à la faible densité qui lui convient pour prospérer ; elle peut geler selon son stade de développement.

le sarrasin 

ou blé noir (de la famille de polygonacées) a un effet désherbant. Mais comme sa maturation est échelonnée, il peut facilement se ressemer et ainsi se révéler salissant. Le sarrasin est très gélif, ce qui est un avantage si on cherche à couvrir le sol en automne avant une culture précoce de printemps.

Les mélanges simples

Bien évidemment, le paysan gagne le plus souvent à mélanger différentes espèces d’engrais vert, pour associer les diverses caractéristiques, cumuler les avantages, augmenter la durée d’action de l’engrais vert, et aussi répartir les risques éventuels.

Quelques cas au Biau Jardin de Grannod :

Mélange poacées fabacées (ici seigle multicaule et trèfle incarnat) : il concilie fissuration / ameublissement profonds pendant l’hiver et fixation gratuite d’azote atmosphérique au printemps :

Le trèfle incarnat est une culture traditionnelle de la Bresse ; il fournissait aux bêtes le premier fourrage riche du printemps. C’est un plaisir de le voir fleurir au jardin :

Le mélange phacélie avoine seigle combine attrait pour les pollinisateurs en été automne avec résistance au gel et fissuration racinaire en hiver printemps. Et baisse du coût en semences puisque la proportion de céréale augmente.

Le mélange sarrasin trèfle d’Alexandrie valorise la complémentarité de ces deux plantes en allongeant la durée d’action de l’engrais vert : le sarrasin couvre vite le sol à l’automne (il «désherbe» bien la parcelle) et sert d’abri humide à l’installation du trèfle qui se développe en hiver puis «explose» au printemps quand le sarrasin, lui, détruit par le moindre gel, ne laisse que ses tiges beiges et mortes sur le sol. En cas d’hiver rigoureux, tout est détruit et les planches peuvent être travaillées dès la sortie de l’hiver.

Pendant la saison, nous utilisons aussi du mélange sarrasin / phacélie pour sa floraison.

Etc…

La biodiversité ?

Au fur et à mesure des années, la pratique des Biaux Jardiniers s’oriente vers de plus en plus de biodiversité dans la composition des mélanges d’engrais verts, qu’ils soient annuels, bisannuels, ou pluri-annuels. Pourquoi ? L’humanité sait depuis bien bien longtemps, puisqu’on le lit dans l’Ancien Testament (ce qui ne date donc pas d’hier…) que :

«l’ennuit naquit un jour de l’uniformité»

Ce qui confirmerait à priori que l’idée globale et absurde du choix de la monoculture, mis en place il n’y a qu’un demi-siècle par l’agrochimie productiviste, ne pouvait mener qu’à l’impasse (aussi gravement subventionnnée que gravement polluante) que nous constatons aujourd’hui.

Existent «dans la vraie vie» de très nombreuses plantes qui par leur odeur, leur pollen, leur forme, leur mode de végétation, etc.. se distinguent des engrais verts » classiques» listés précédemment, et donc peuvent héberger des insectes qui ne seraient pas attirés autrement car le milieu ne leur conviendrait pas, ou moins… Ces caractéristiques avantageuses venant s’ajouter aux diverses actions, par nature différentes, des divers systèmes racinaires ou végétatifs des principales espèces de la flore prairiale, souvent complémentaires !

Il nous semble qu’il y a deux grands types de mélanges possibles :

soit principalement composés dans un objectif maximum de biodiversification, et plus ou moins complétés par un peu de poacées et fabacées,

soit principalement composés dans un objectif pluriannuel et racinaire, et plus ou moins complétés par diverses espèces «diversifiantes».

Biodiversification

Bien que tous les engrais verts aident à la multiplication des insectes auxiliaires,

(coccinelle dans un mélange vesce d’hiver / seigle multicaule)

nous utilisons aussi des mélanges de très nombreuses espèces dans le but de diversifier la faune auxiliaire en diversifiant la flore. 

Ces plantes mélangées sont semées :

- soit le mélange «seul» plutôt pour l’été, avec un but prioritaire de diversification de l’entomofaune

- soit comme «condiment» ou «épice» d’un mélange plus classique, y compris pluri-annuel

- évidemment rien n’empêche aussi d’ajouter à un mélange diversifié une petite proportion d’une céréale (résistante au gel) de façon à ne pas laisser nue en hiver une parcelle qui a bénéficié pendant l’été d’un mélange de diversification gélif, comme sur la photo ci dessous : en mars, après l’hiver qui a détruit le mélange floral dont ne restent que les tiges gelées, les céréales «démarrent» après avoir protégé le sol tout l’hiver contre les lessivages et l’érosion :

Les seules limites sont 

- l’imagination du biau jardinier et ses compétences (notamment la connaissance plus précise de : quel est le ravageur -  inféodé à quelle plante - qui attirera donc son prédateur au jardin ?),

- la disponibilité de la graine… et (last but not least) la qualité du semoir… ! qui impose lui ausi ses limites en terme de diversité de calibre de graines.

Reste ensuite à mettre en oeuvre…ce qui n’est pas toujours le plus facile. Et le résultat n’est évidemment pas garanti !

Par exemple, après avoir semé du coquelicot dans des bandes fleuries, le biau jardinier avait pu en récolter la graine (minusucule : 6 000 graines au gramme) la nettoyer (sommairement) et la semer en mélange avec un engrais vert. Les résultats ont été… «encourageants» dit l’optimiste, «plutôt raté», dit le pessimiste… car la régularité n’est pas au rendez vous !

Nos premiers essais d’engrais vert multi espèces datent du changement de millénaire : nous avions essayé sous l’amicale pression «militante» de Roger, notre technicien maraîchage, qui tentait de mettre en place leur diffusion en France. Cela concernait à l’époque 2 mélanges (de respectivement une trentaine et une cinquantaine de plantes différentes) mis au point en Italie sur une très grosse ferme légumière biologique dont il avait organisé la visite.  Le distributeur français avait adapté sa composition au climat Rhône-Alpin ; puis, peu d’années après, abandonné ce créneau commercial parce que non rémunérateur. Comme quoi, c’est grand tort d’avoir raison en avance.

Les engrais verts pluriannuels

Au Biau Jardin de Grannod, la moitié des planches permanentes du jardin est couverte par un mélange complexe en place pour 3 années successives. La base en est un mélange type prairie temporaire à flore variée (8 / 10 plantes différentes), qui est complété par autant d’autres plantes - pluriannuelles, mais aussi quelques annuelles - qui nous paraissent particulièrement adaptées chez nous.

Et puisque la bonne cuisine demande quelques épices, mais en très faible quantité pour ne pas masquer le goût du plat principal, le mélange est «condimenté» en fonction des disponibilités de nos fournisseurs ou de ce que nous avons pu récolter des espèces dont nous cultivons la graine, par une vingtaine d’autres végétaux, chacun en toute petite quantité.

Les engrais verts pluriannuels, si le mélange est assez diversifié, offrent en plus l’avantage de changer d’équilibre entre les diverses espèces, non seulement en fonction du sol ou de l’exposition de la parcelle, etc… mais aussi au fur et à mesure de la saison, voire dans son évolution d’une année sur l’autre, en fonction de la hauteur de fauche, du nombre de broyages, etc…

5 fabacées, 5 poacées, une dizaine d'autres espèces en

Cela amène donc d’autant plus de biodiversité, surtout si tous les carrés n’ont pas été semés tous en même temps et avec exactement le même mélange !

Les Biaux Jardiniers expérimentent un peu chaque année pour s’approcher d’un mélange adapté au mieux à leurs conditions ; et peu à peu, de beaux résultats apparaissent. Notamment un mélange plurianuel d’une grosse vingtaine de plantes différentes dont moitié de fabacées et poacés.

Mélange d'engrais vert pluriannuel de 23 plantes différentes

L’enjeu restant de conserver encore assez de biodiversité au bout des trois années…  Mais fort heureusement, la recette miracle, celle qui répond à tous les objectifs, fonctionne tous les ans, et pourrait servir de matière à un best seller en librairie ou sur le net, ils ne l’ont pas encore découverte. Peut-être simplement par ce que çà n’est pas exactement elle qu’ils cherchent…

C’est un des bonheurs du métier de paysan-maraîcher : essayer, observer, tirer les conclusions des leçons qu’on a comprises, et pratiquer (pour produire des légumes, pas du buzz - ni vendre de la comm›). Bref : être paysan…donc ni expert conseil, ni coach !