Correction de l'excès d'eau

Pour pousser correctement, les légumes ont besoin d’une alimentation en eau correcte, c’est à dire «ni trop ni trop peu»…

De tous temps, les maraîchers ont eu tendance à s’installer sur des terres riches d’alluvions, des limons sableux amenés par les crues près de certains fleuves et rivières, ou sur des terres de marais asséchés, d’ou le nom de maraîcher donné dès les 18 ème aux paysans qui y cultivaient des légumes.

Le bassin maraîcher du Louhannais sur lequel nous sommes installés ne fait pas exception : il y a de «bonnes terres à jardin » pas loin de la Seille, qui déborde et sort de son lit régulièrement. Ce qui ralentit évidemment l’écoulement des eaux en amont.

Notre jardin, bien que hors zone inondable, est donc facilement gorgé d’eau en fin d’hiver, ce qui empêche la mise en culture, donc retarde beaucoup la période de produdction.

Au cours de l’histoire de l’agriculture, les excès d’eau ont traditionnellement été corrigés par le modelage du sol :

- soit visant à surélever la partie de terre sur laquelle les graines seront déposées au semis : labour en billons traditionnels et modelage des parcelles par des labours en ados toujours dans le même sens de la Bresse bourguignonne. La création d’ados ( ou buttes ) est aussi le corollaire de l’arrosage à la raie par exemple dans la plaine de la Crau.

- soit visant à creuser pour évacuer l’eau : fossés en amont de la parcelle cultivée, ou régulièrement répartis sur la parcelle (cf usage de la rigoleuse, qui n’est pas comme on pourrait le croire une machine qui s’amuse beaucoup mais qui crée des rigoles ).

Les maraîchers des siècles passés ont complété ces techniques par le drainage par poterie qui a été utilisé notamment dans la plupart des parcelles maraîchères des ex ceintures vertes des grandes villes (parcelles maintenant enfouies sous béton et bitume pour les constructions verticales ou horizontales). Il s’agissait d’enterrer bout à bout de petits tubes de terre cuite en fond de tranchée et d’en évacuer l’eau recueillie dans un fossé.

Plusieurs parcelles de maraîchers de notre commune ont bénéficié de cette technique qui a cependant plusieurs inconvénients : l’impossibilité de creuser profond pour limiter la largeur de terre bouleversée par ce travail entraine la nécessité de faire des tranchées rapprochées donc nécessitant beaucoup de drains tout en n’apportant qu’un résultat moyen dû à la faible profondeur des drains; et bien sûr travail manuel très exigeant ! Une machine pour faire ce travail était fabriquée en Grande Bretagne encore dans les années 60/70.

Tout notre jardin est donc lui aussi drainé.

Ah bon ? Vraiment ?? Parce que le drainage, c’est bio ???

La technique du drainage des terres agricoles est fréquemment constestée dans les milieux écologistes (les paysans bio en sont une variété : quotidiennement engagée, et terre à terre !)  ce qui se comprend parfaitement quand on voit les conséquences de certaines réalisations. Mais il nous semble qu’il vaut mieux aller un peu plus loin dans la réflexion pour comprendre l’ensemble du problème.

Qu’est ce que l’on peut reprocher au drainage en général ? Principalement deux choses :

1 - au point de vue très local :
permettre la transformation de prairies inondables en terres de culture (souvent monoculture de maïs) ce qui y génère érosion et pollutions chimiques. Et participe à la création d’embâcles en cas de crue.

2 - au point de vue plus global
accélérer le cycle de l’eau en envoyant direct au fossé des eaux qui sinon auraient eu le temps de s’infiltrer, ce qui participe à l’assèchement de la nappe phréatique, et ce tout en aggravant les phénomènes de crues en aval.

Dans ces conditions, comment nous, paysans bio, pouvons donc drainer nos parcelles de jardin ?

1 - parce que nos parcelles de jardin ne sont évidemment pas d’anciennes prairies permanentes inondables, drainées pour pouvoir les labourer. Ce sont d’anciennes terres de polyculture élevage hors de zone inondable, dont le sol limono-sableux a une vocation maraichère (raison pourquoi un circuit collectif d’arrosage les dessert depuis 1/2 siècle).

drainage du jardin en 1995

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Pour que les légumes poussent bien, il faut des sols qui se ressuient et se réchauffent rapidement au printemps pour que les plantes trouvent les conditions propices à leur installation. C’est ce qui explique cette loi naturelle qu’il est difficile de faire pousser correctement de beaux légumes «n’importe où». L’excès d’eau empêche dans un premier temps le biau jardinier de préparer la terre pour jardiner. Puis quand (si) les légumes ont été semés ou repiqués, l’excès d’eau empêche les racines de s’implanter correctement, de descendre en profondeur, ce qui provoque des problèmes d’alimentation et de maladies. L’excès d’eau dans les terres au printemps les maintient plus longtemps froides (la plante “peine”) et trop humides (la racine, manquant d’air dans un sol asphixié car gorgé d’eau, ne peut pas descendre selon sa physiologie). Et plus tard en saison, la culture s’alimente donc mal car son système racinaire est déficient.

Le drainage permet donc aux racines de descendre correctement en profondeur.

C’est ce qui explique ce paradoxe apparent : dans un sol drainé, les plantes ont besoin de moins d’eau l’été et résistent beaucoup mieux à la sécheresse car leur système racinaire a pu descendre librement en profondeur.

2 - parce que sur notre ferme jardinière, les eaux de drainage ne sont pas envoyées aux fossés.

Valoriser une zone humide

nous les stockons dans un grand bassin creusé dans une parcelle en dessous du jardin, trop humide pour la culture, et en partie inondable.

 le bassin de rétention à l’été 1996.

Ce bassin a été créé lors de notre premier drainage à Sornay, quand nous avons préparé la mise en culture de la première parcelle de jardin, en 1995.  Le bassin a été dimensionné de telle façon qu’il ne soit jamais à sec l’été, mais que en période humide, le trop plein se répartisse sur l’ensemble de la parcelle sans jamais être raccordé au réseau des fossés. Donc sans jamais aller directement et rapidement à la rivière : toute l’eau a le temps de  s’infiltrer lentement vers la nappe.

À cause des conditions très humides autour de ce bassin, des aulnes glutineux (arbres très riches en faune auxiliaire prédatrice principalement de pucerons et araignées, donc bien utile aux cultures) se sont spontanément implantés tout autour du bassin.

http://sd-1.archive-host.com/membres/images/83700288762628507/pages/drainage_bassin_arbres300marq.jpg le bassin de rétention en 2009 : l’eau manque de lumière, nous coupons donc une première fois les aulnes au Sud et à l’Est du bassin de rétention pour en favoriser  l’éclairage. 

Cette zone humide attire une grande diversité de plantes, insectes, batraciens, oiseaux, qui participent à l’équilibre biologique de notre ferme.​ Y pratiquer des fauches tardives et sélectives de l’herbe permet d’entretenir la diversité de ce milieu. Cette prairie inondable n’a pas vocation à se transformer en forêt ! Ce qui n’empêche pas d’y faire un peu de bois pour la maintenir en état de prairie: lien

Même si des désastres comme celui ci dessous ne se sont heureusement pas produits tous les ans, on peut sans hésiter affirmer que le drainage de nos parcelles était nécessaire :

Drainer ne semble pas inutile !

Le drainage consiste à poser à bonne profondeur ( déterminée par la topographie des lieux ) et selon une pente régulière, des drains percés dont le but est de collecter l’eau en excédent, de l’amener dans des collecteurs qui débouchent dans un émissaire : au Biau Jardin de Grannod, c’est le grand bassin de rétention qui peut éventuellement déborder dans une prairie inondable mais n’est pas raccordé au fossé.

Pratique du drainage

Nos chantiers de drainage ont été confiés à la CUMA ( Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole ) ASTER qui avait précédemment drainé les jardins de notre première ferme au début des années 80. Les actuels 4.5 hectares de notre jardin sont maintenant drainés. Le chantier a été fait par la CUMA ASTER en deux temps : le premier en 1995 juste avant notre réinstallation à Sornay, le deuxième en 2009, quelques années avant la mise en culture d’une nouvelle parcelle de jardin. Une parcelle supplémentaire a été partiellement drainée en 2018 : la partie plate du pré-verger, dans le but de répondre à la demande des abonnés à nos paniers qui souhaitent avoir plus d’aromates et quelques légumes vivaces.

Drainage 2009

Dans un premier temps, le technicien de la Cuma est passé pour faire les relevés avec ses différents outils de géomètre pour faire le plan du drainage. On a tout arpenté avec laser, mire, etc… Il s’agit de déterminer le nombre et la place des collecteurs en fonction de la surface dont chacun devra évacuer l’eau excédentaire. De déterminer le nombre, l’espacement, la place, des petits drains. De profiter aussi du chantier pour prévoir le captage des sources, mouillères et autres fontaignies très nombreuses en Bresse. Ainsi que le captage des eaux que l’aval peut envoyer sur la parcelle à drainer par le modelé du terrain, les basses, les petites rigoles, etc…

Le chantier débute par l’amenée du matériel et le piquetage :

Pendant le chantier, la production continue.

On reporte sur le terrain au moyen de petits piquets en bambou la place des différents éléments à enterrer. Ces bambous serviront de repère au sous soleur et à la pelle.

Le sous soleur est un engin à chenille ( moindre tassement du sol, meilleure adhérence sur sol sec ) qui met en place les drains directement à la profondeur voulue grace à une dent qui coupe le sol, sans le retourner .

Le sous soleur à chenilles de la Cuma Aster

Contrairement aux trancheuses, qui ouvrent une tranchée en en sortant la terre et qu’il faut ensuite remettre en place une fois le drain mis en fond de fouille. Ce qui bouleverse beaucoup plus les divers horizons du sol.

La profondeur et le pourcentage de pente déterminés au plan sont programmés sur un système laser qui asservit les réglages de la dent du sous soleur.

Une fois donc le collecteur posé dans le sens de la pente, des trous sont effectués à la pelleteuse à chenille à intervalle régulier correspondant au point de raccord pévu pour chaque drain qui traverse la parcelle en coupant le sens de la pente.

Le sous soleur positionne  sa dent au dessus du collecteur. Le drain, passé dans le guide inclus dans l’épaisseur de la dent, est maintenu en place au départ du sous soleur.

Pendant que celui ci avance et pose le drain sur toute la largeur de la parcelle,

on raccorde le drain au collecteur. Malgré le format des engins cela reste bien du travail de précision : on utilise le niveau.

Et ainsi de suite, laissant derrière lui un sol fendu, un peu remonté, mais sans bouleversement des horizons.

Une fois le chantier terminé, ça laisse une parcelle parfaitement fignolée par les gros engins de la CUMA, mais qui ne peut être travaillée par le matériel du petit maraîcher diversifié :

Drainage 2018

Pour lire l’article sur le drainage 2018, avec bien sûr photos, mais aussi VIDÉO (mâtin, quel site…) il faut suivre ce LIEN

Reprise après drainage

Et une fois que la parcelle est drainée, que tous ces gros engins ont quitté les leiux, il fautr reprendre le sol pour le mettre en culture. À notre avis, mieux vaut ne pas mettre la parcelle drainée en culture de légume immédiatement après drainage : nous préférons cultiver un engrais vert avant de monter nos planches permanentes. Pour nous, l’objectif est double :

- mettre en valeur l’ensemble du travail de fissuration effectué par le passage de la dent du sous soleur. Nous semons donc un engrais vert pluri-annuel, mélange de légumineuses et graminées choisies pour leur enracinement potentiellement très profond (si on leur en laisse le temps) : luzerne, fétuque…

- laisser le temps à la parcelle de «se remettre de ses émotions». Nous introdusons donc dans le mélange d’engrais vert plusieurs trèfles, plusieurs graminées, et une bonne vingtaine d’espèces annuelles ou pluriannuelles à floraison échelonnée pour favoriser les insectes auxiliaires.