Popurquoi tirer (sur) les leçons du passé ?

« Nous savons déjà que ce 11 mai, il ne faut pas faire ce que nous allons faire. » Un article paru dans lundimatin#242, le 12 mai 2020.

paru dans lundimatin#242, le 12 mai 2020

Avec plus de 26 000 décès, la pandémie de Covid-2019 aura été, c’est désormais certain, plus meurtière en France que la canicule de 2003 - l’Inserm estimant à 19 000 morts les conséquences de ce mois d’août caniculaire quand des collectifs d’urgentistes en ont recensé 25 000. Il est à noter que ces chiffres avaient été atteints, à l’époque, en moins de trois semaines.

Gilles Dos Santos se propose ici de revenir sur cet été 2003 qui a donc vu le premier recul de l’espérance de vie en France depuis le début des Trente Glorieuses, mais aussi le vote d’une loi (dite « Fillon ») de réforme des retraites (la loi du 21 août 2003). Il s’agit évidemment d’établir un parallèle avec la crise sanitaire actuelle et la réforme des retraites qui la précède.

(Pourquoi les gratte-ciel ne s’appellent pas des caresse-ciel ? Corentin Dos Santos Sibertin-Blanc)

Parce qu’en 2003, alors que le printemps succéda à l’hiver à la date habituelle, sur les coups de 16 heures, un mardi du mois de juin, nombre de vieux qui ne portaient pas de casquettes tombèrent des arbres, desséchés, cuits.

Et le lendemain, à la même heure, la même chose se produisit. Les jours suivants le phénomène s’intensifia, s’accéléra, se densifia et toucha les vieux portant couvre-chefs. Tous les jours de l’été à 16 heures, ils se décrochaient, chutaient raides et secs.

Pour remédier au problème, dans l’urgence, on interdit le stationnement sous les arbres. Dans la hâte, on réfléchissait, car il s’agissait d’une véritable hécatombe, du jamais vu sous nos latitudes tempérées. On tenta de les scotcher mais, avec la chaleur, la colle fondait. Les vieux tombaient en piquet, des serpentins mordorés aux poignets. Á l’évidence, la technique de la greffe par contention était un échec.
Face à la régularité des plages horaires ouvertes au phénomène, des spécialistes saisonniers proposèrent de supprimer pour tous les vieux une heure de vie par jour : Les vieux passeraient ainsi directement de 15h59 à 17h00 chaque jour. Mais l’on s’aperçut qu’en seulement une année, le décalage entre vieux et futurs-vieux serait de plus de 15 jours. Cela impliquait la mise en place d’un double calendrier et compliquait l’organisation des décorations de Noël dans toutes les sapinières de France. L’idée fut rejetée.
Ne pouvant éviter qu’ils se décrochassent ni supprimer l’horaire fatidique, on misa alors sur la stratégie de l’amortissement. Dans un premier temps, on installa des filets de pêche à maille fine, tendus aux basses branches des arbres par des cordes d’alpinisme. Hélas, le calcul de l’élasticité dynamique des cordes s’avéra hasardeux. Les cordes remplissaient parfaitement leur rôle d’amortisseur, mais dans certaines forêts, elles se rétractaient et se dilataient trop vite. Question de hauteur, de poids, de masse : les vieux, à peine avaient-ils touché la maille, repartaient aussitôt d’où ils venaient, éjectés vers le ciel à une vitesse au moins aussi rapide que leur chute. Il arrivait même que les vieux, projetés ainsi par rebonds, dépassaient significativement la canopée, redescendaient en piquet sur les filets … et repartaient. Vous imaginez la suite… plusieurs fois. Des reporters animaliers ont eu la chance de filmer ce singulier ballet en forêt de Bouconne, près de Toulouse. Ils avaient nommé leur reportage « La forêt à puces ». Á peine les images diffusées, la base de loisir de la dite forêt fut fermée.
Dès le début du mois de juillet, on conserva la stratégie, mais la méthode changea. L’ensemble des lits du pays fut réquisitionné, même ceux des hôpitaux, et on les installa sous les arbres. Malheureusement, la superficie de l’ombrage produit par la totalité des arbres français dépassait encore à cette époque celle de tous les lits du pays réunis (aujourd’hui, l’écart c’est sensiblement réduit et semble s’être stabilisé). Certains vieux tombaient encore à côté. Pire, d’autres s’écrasaient sur le bord des lits et se cassaient, voire parfois s’émiettaient. Á l’époque, aucune technologie fiable ne permettait de recoller les morceaux. La logistique de crise s’en trouva fortement compliquée, voire dépassée, lorsqu’en levant la tête vers les cimes, principalement sous les ormes, un garde forestier constata que des vieux restaient coincés dans les branches, pendouillant, tous secs. On nomma ce phénomène : « Le pendule de Vieux-Boucau » (je ne sais pas pourquoi). Les pompiers, les élagueurs, les bucherons et même les alpinistes furent réquisitionnés. On coupa des branches qui tombèrent sur les lits emportant au passage les vieux dont les greffes étaient encore vives et tenaces. Les élagueurs les plus expérimentés, emmêlés dans les restes des filets de pêche, dévissaient ; les pompiers perdaient patience et, plus par dépit que par consensus scientifique, se mirent à arroser la cime des arbres. Au sol un vrai marécage, une mangrove. Les alpinistes retournèrent à leurs montagnes alors que les hiboux restèrent stoïques.
Pour démêler le fatras qui s’accumulait au pied des arbres de France, on fit appel aux chiens de sauvetage pour récupérer ce qui pouvait l’être ; le recyclage en était à ses balbutiements. Ce sont les prouesses canines qui donnèrent le nom à cet épisode dramatique de l’histoire de la forêt française : la « canicule » (qui vient du latin canicula, « petite chienne » en français). Il est à noter que certains experts de l’ONVF (Office National des Vieux et Forêts) sont allés jusqu’à proposer l’intervention de tractopelles afin de creuser des fosses au pied des arbres. Les vieux tombant ainsi directement dans le trou auraient pu être ensuite ensevelis, aussitôt l’arbre totalement « dévieuter ». Mais l’absence de sépulture individualisée contrevenait à notre sylviculture.

C’est en pleine « canicule », le 3 Août, que Jean-Pierre Raffarin fêta ses 65 ans. Il faisait chaud, il but beaucoup. Il ne portait pas de casquette et pourtant ne décrocha pas de son arbre. Comme bon nombre de ses compères il portait un solide baudrier - son père avait été secrétaire d’état. De plus, il n’était pas vieux, il était politicien. Le premier en chef.
Je porte une affection particulière pour Jean-Pierre. Tous deux nous sommes nés à Poitiers et c’est tout, cela suffit. « Être poitevin, c’est comme être rien, mais en Poitou c’est déjà beaucoup ».
Jean-Pierre n’a jamais renié ses origines et a grandement participé au rayonnement de notre région natale. Il a inventé, créé et bâti de toutes pièces le centre international de recherche sur l’image, que l’on connaît sous le nom de Futuroscope. En plein cœur du rien poitevin à Chasseneuil-du-Poitou. C’est aujourd’hui considéré comme la Silicon Valley de la production visuelle.
On peut soi-même expérimenter certaines innovations techniques ahurissantes : assis face à un écran géant, on regarde des montagnes enneigées défilées à toute allure, et par un mécanisme des plus ingénieux, notre siège bouge ! Un ressort placé sous chaque siège est synchronisé avec les soubresauts de la caméra et les bosses du relief : stupéfiant, merci Jean-Pierre.
C’est ainsi que, le succès et le rayonnement international du Poitou acquis, Jean-Pierre décida de s’occuper de celui de la France : il devint premier ministre de notre République le matin du 6 mai 2002. Chirac venait d’échouer de peu dans l’obtention des 100% des suffrages à l’élection présidentielle ; et pour remercier les Français, il nous offrit le meilleur du Poitou : Jean-Pierre.
La canicule tombait mal concernant l’organisation de l’anniversaire de Jean-Pierre. Pour la sylviculture française et les vieux qui y étaient attachés, la canicule tombait mal. D’ailleurs, d’une manière générale, les vieux tombent mal. Pour l’esprit visionnaire de Jean-Pierre, la canicule tombait très mal.
Avec son alter-ego François (Fillon), ils travaillaient d’arrache-pied depuis plusieurs mois afin de permettre aux futurs-vieux de s’habituer à l’idée de devoir cohabiter plus nombreux sur moins d’arbres et moins de branches. Un travail de pédagogie énorme. Face à près de 2 millions de Français qui avaient perdu leurs sonotones et leur esprit de concorde, il dut, du haut de son hêtre, crier : « Ce n’est pas la rue qui gouverne ! » (La rue est une plante rustique à mauvaise réputation). Face aux syndicats, il dut même accepter, sans contrepartie, le ralliement à sa cause de la CFDT (déjà, encore et tout le temps).
L’argument principal était pourtant infaillible, limpide : le couvert forestier français se rétrécissait alors que les futurs-vieux, eux, s’étaient multipliés. On redoutait une prolifération de vieux tous azimuts. Le croisement des courbes serait fatal pour les vieux et la forêt. Ne pouvant agir sur l’inexorable diminution de la superficie des forêts de France, car les causes étaient trop bien documentées, les chaînes de responsabilités parfaitement identifiées, il restait deux leviers d’action : l’accès aux arbres et le statut des vieux.
Le dialogue s’instaura sur ces bases.
D’abord, il fallut résoudre la question philosophique du maintien des vieux dans le règne du vivant. En effet, certains voulaient par des mécanismes de bonus-malus repousser jusqu’à la mort l’acquisition de la qualité de vieux. La question de la rentabilité et de l’utilité de la vieillesse était enfin mise sur la table : le devenir vieux avait-il un avenir ? Á quoi servent les vieux ? Être vieux a-t-il un sens et si oui, lequel ? Ce qui amenait une autre question : la mort pouvait-elle se faire le réceptacle des nouveaux-vieux, n’ayant aucunes pratiques, aucunes connaissances du statut, aucun vécu-vieux en somme ? Pouvait-on mourir sans jamais avoir eu l’expérience de la vieillesse ?
François, par zèle, proposa une mesure administrative simplifiée : le certificat de décès et l’attestation de vieillesse devenait un seul et même document. La mort donnant ainsi et de fait accès au statut de vieux. Il justifia sa proposition en affirmant qu’il garantirait par contre le maintien du statut de futurs-vieux tout au long de la vie. Imparable.
Les critiques furent pourtant vives. Car le rôle de la vie n’est-elle pas d’offrir aux vieux une certaine expérience, quelque soit l’arbre sur lequel il a été greffé ? Ne faut-il pas permettre aux vieux, selon certains critères et dans une certaine mesure, d’être en capacité de donner leur avis sur l’essence de leur arbre, voire même de leur vie ? Branche par branche, les oppositions commencèrent à s’organiser en proposant une contre-offensive : l’allongement du temps de vie des vieux, en rabotant sur celui des futurs-vieux. Le slogan contestataire que l’on scandait alors dans les sous-bois était « Plus on est vieux tôt ! Plus on est vieux tard ! » Lorsque des voix s’élevèrent, de plus en plus fortes, pour évoquer l’idée de planter de nouvelles essences d’arbres afin de renouveler le couvert forestier français, Jean-Pierre, humaniste et conservateur, trancha.
Il considéra que les vieux avaient toute leur place dans le monde du vivant s’ils acceptaient de faire preuve de modestie, d’introspection : de résilience. François s’occupa des détails et de définir le terme de résilience. On deviendrait vieux plus tard car il fallait d’abord faire ses preuves ; les futurs-vieux qui le désiraient pouvaient refuser de devenir vieux par simple déclaration sur l’honneur ; on pouvait devenir futurs-vieux dès la naissance (la jeunesse devenant une option facultative) ; on incita à l’auto-germination des semences, à l’accès à tous types de greffes (en fente, en couronne, en écusson, à l’anglaise) ainsi qu’au marcottage. Ceci afin que les futurs-vieux puissent eux-mêmes faire pousser leurs propres arbres à vieux. La question des délais de croissance ne fut pas traitée.
De plus, Jean-Pierre, dans un souci du respect des différentes essences qui poussent dans notre hexagone, s’opposa au traitement indifférencié des futaies, forêts et bois du pays. Ainsi, le chêne pédonculé, le chêne sessile, le châtaignier et leurs vieux afférents n’étaient pas concernés par les nouveaux aménagements : la forêt de Rambouillet était ainsi préservée des aléas organisationnels.
Restait encore à régler le problème de l’accès aux arbres. Le sujet ne fut pas traité frontalement. Tout vieux conservait son accès à un arbre, c’était la base du contrat sylvicole et celui-ci ne changeait pas, question de principe. Mais, subtilement, on modifia la définition de l’arbre. Entre l’arbre et ce qu’il était, des nuances furent apportées. Dans l’édition 2003 du Larousse, un arbre est défini comme suit :
Végétal vivace, ligneux, rameux, atteignant au moins 7 mètres de hauteur et ne portant de branches durables qu’à une certaine distance du sol.
Dans l’édition corrigée par la loi et parue l’année suivante, voici comment Larousse redéfinit un arbre : Végétal vivace, à tendance ligneuse, souvent rameux, atteignant au minimum 2,50 m de hauteur.
Ainsi, sans grand débat ni effets de manches, la capacité nationale à pouvoir accueillir nos nouveaux-vieux fut démultipliée. Même si le caractère vivace ne permettait pas aux tournesols et aux capucines de prétendre à la qualité d’arbre (ni aux portiques de balançoire d’ailleurs), les haies de clôture, les arbustes, les buissons nourris, les arbrisseaux, les fourrés et taillis étaient largement susceptibles de faire partie désormais de la grande famille des arbres. L’épineuse question de savoir si le maquis et la garrigue pouvaient enfin soulager la nation d’une part de ces vieux était ainsi réglée.

Au milieu de ces débats, arbitrages, concertations, discours de pédagogie, réécriture des dictionnaires, organisation d’anniversaire, le phénomène « caniculaire » tombait par conséquent très mal. Alors que Jean-Pierre s’évertuait à trouver des solutions pour contenir l’invasion de nouveaux-vieux sur le territoire forestier français, des places se libéraient de manière inattendue et subite, par voies naturelles, sans aucune intervention humaine. Les forêts d’elles-mêmes se délestaient d’une partie significative de leurs vieux, offrant ainsi de nouvelles perspectives pour les nouveaux-vieux.
Le contretemps et le mauvais alignement des planètes étaient de taille. C’est pourquoi le 21 août 2003, Jean-Pierre et François dans un consensus réciproque et unanime entérinèrent la fin de la « canicule » (ce qui permettra de circonscrire l’hécatombe des vieux à moins de 20 000 chutes) et la loi portant réforme du couvert forestier. La France a eu chaud mais Jean-Pierre a su tenir le cap.

Afin qu’une telle mésaventure ne se reproduise plus, Jean-Pierre, après une année de maturation, de réflexion et de remise en question, décida de supprimer le jour férié de l’armistice de la pentecôte. En lieu et place, tous les futurs-vieux, sans exception, devaient se rendre un lundi de mai dans les futaies les plus proches de chez eux, afin d’y planter gracieusement des petites graines bien alignées et à distance égale.
Un investissement pour l’avenir (de nos vieux) et une interdiction formelle d’un quelconque retour du phénomène « caniculaire » sur le territoire national furent ainsi adoptés le 30 juin 2004. C’est ainsi que l’on doit également à Jean-Pierre la célèbre oliveraie de Tourcoing.

Aujourd’hui, 17 ans plus tard, alors qu’une nouvelle réforme indispensable et nécessaire de la relation entre les futurs-vieux, les vieux et leurs arbres se met en place et s’organise dans une ambiance plutôt aimable et fraternelle malgré la brume, une nouvelle calamité s’abat sur elle, sur nous et nous tous. Des vieux en nombre décrochent et, à nouveau, tombent des arbres. Jean-Pierre n’a pas décalé sa date d’anniversaire, il faudra donc, cette fois-ci, que la solution soit acquise pour le 3 août prochain au plus tard.
Alors, l’Histoire se répète-t-elle ? Non, je ne crois pas : elle s’imite seulement.
C’est pourquoi par fraternité poitevine et avec la solennité qui se doit, je propose d’abolir les armistices du 11 novembre et du 8 mai, de remplacer ces jours fériés par un 11 mai chômé, afin que cette date devienne, et ceci au plus tôt, la journée internationale du Poitou boisé, de la forêt de Moulière et de la fin de notre infortune virale. Ceci afin de clore le cycle qui nous encombre.

Car, pour la première fois, alors que le passé n’est pas encore passé, nous savons déjà.
Nous savons déjà que ce 11 mai, il ne faut pas faire ce que nous allons faire. Des vieux vont tomber et des forêts périr.
Nous savons déjà que ce que nous nous apprêtons tous à faire aura les conséquences que nous prévoyons.
Au-delà de l’anticipation, pour la première fois nous regardons l’avenir, chacun intimement, comme nous le faisons habituellement avec le passé : en connaissance de cause. Connaissance des causes dramatiques pour les vieux et les futurs-vieux, en transformant nos à-peine-nés en bucherons.
C’est pourquoi je propose que le 11 mai, le 12 mai, le 14 mai, le 18 mai, le 23 mai, le 25 mai, le 29 mai, le 2 juin, le 8 juin, le 12 juin, le 18 juin, le 24 juin, le 27 juin, le 30 juin, le 2 juillet, le 4 juillet, le 6 juillet, le 10 juillet, le 11 juillet, le 12 juillet et le 13 juillet deviennent des jours de commémoration par anticipation.
Chaque jour devenant le jour du souvenir du lendemain et,
le dernier, ce 13 juillet, la veille d’une Histoire qui s’améliore, enfin.

Alors ?
Pourquoi tirer les leçons du passé ?
Pourquoi tirer sur les leçons du passé ?
Pour quoi tirer sur les leçons du passé ?
Et surtout
Pour quoi tirer les leçons du passé ?

Commémorons demain, n’y retournons pas. Commémorons demain, allons-y tous.

P.S : Alors que nos enfants se lèvent pour nous interroger sur nos inactions passées, nous nous apprêtons à les rendre responsables de ce qui vient.

P.S 2 : JAMAIS !

Le 8 mai 2020 Gilles

Un des points de vue publié sur lundimatin

Tags: 

Catégorie: